Electronic Resource Centre for Human Rights Education:
L’Analyse des données pour le contrôle des droits de l’homme



CHAPITRE 1

Voir les choses telles qu'elles sont

Pour empêcher que le génocide ne devienne une occurrence continue, ou au moins pour le freiner, nous avons besoin non seulement de voir la vérité, mais aussi besoin de chercher des moyens de surmonter les barrières à la croyance.

Bill Frelick
Comité américain pour les réfugiés

(U.S. Committee for Refugees)

Contenu du chapitre

INTRODUCTION:   Raisons pour lesquelles nous avons besoin des statistiques
1.1 Visibilité
1.2 Crédibilité
1.3 Compréhension
SOMMAIRE DES PRINCIPES
REFERENCES
INTRODUCTION AUX EXERCICES
EXERCICES



INTRODUCTION  raisons pour lesquelles nous avons besoin des statistiques

Nous avons besoin des statistiques dans le domaine des droits de l'homme...

* pour faire accepter le message au public, aux gouvernements, aux organisations mondiales, aux organisations non-gouvernementales, et aux médias

* pour réaliser de bonnes présentations pour les cas juridiques

...parce que les statistiques nous aident:

* à évaluer l'amplitude et l'étendue des violations des droits de l'homme

* à trouver un profil des violations des droits de l'homme qui puisse cibler les auteurs de crime, les régions, les groupes de victimes, etc.

* à établir un fondement pour toutes les décisions et recommandations

* à justifier ces mêmes décisions et recommandations auprès des autres

1.1 VISIBILITE

Définition: «Visible» est défini comme capable d'être vu, d'être manifeste ou apparent.

Les défenseurs des droits de l'homme ont besoin de visibilité

* pour eux-mêmes - pour mieux comprendre la nature d'une situation

* pour les autres - pour leur faciliter la tâche de voir la situation comme les défenseurs la voient, et pour que les autres en tirent des conclusions similaires

La visibilité est un premier pas important dans toute analyse. Elle est critique pour convaincre les autres de la nature des situations relatives aux droits de l'homme. La visibilité est importante surtout quand elle nous aide à voir l'inattendu, et quand elle aide les autres à voir les choses telles qu'elles sont.

Exemple 1.1

Pendant la 48e session de la Commission des droits de l'homme de l'UNESCO, Rafael Rivas Posada, le représentant du Secrétaire Général, résuma sa visite à Cuba avec les cinq membres de la commission. Le rapport de 25 pages contient 128 paragraphes numérotés qui comprennent tous un ou plusieurs cas individuels de violations présumées des droits de l'homme. (1)

Discussion

Bien que les cas soient résumés de façon organisée, complète et minutieuse, il est difficile d'apprécier l'étendue des violations parce que les sommaires de ce rapport de l'UNESCO manquent de visibilité. Nous montrons ici comment apporter de la visibilité à l'amplitude de la situation observée par l'équipe de l'UNESCO.

Tout d'abord, nous classons les paragraphes numérotés dans le même ordre que celui des droits qui apparaissent dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et qui sont présumés avoir été violés: droit à la vie; et à l'intégrité physique; liberté d'entrer et de sortir du pays; lois qui protègent la liberté individuelle et qui doivent être observées au cours d'une procédure et lois qui interdisent la détention illégale et arbitraire; droit à la sécurité liberté religieuse; liberté d'expression et de l'information; liberté d'association; et l'immunité contre des violations des droits de l'homme telles que les disparitions.

Chaque paragraphe numéroté du rapport de l'UNESCO décrit une seule sorte de violation présumée, mais quelques paragraphes contiennent plusieurs victimes ou plusieurs incidents. Pour ce premier exemple, nous considérons seulement le nombre de paragraphes et non pas les incidents ou les victimes.

Dans la deuxième étape, pour apporter de la visibilité à l'information contenue dans le rapport de l'UNESCO, nous comptons le nombre de paragraphes numérotés par catégorie de droit présumé avoir été violé.

PREMIERE ETAPE:
Droit Présumé
avoir été violé

SECONDE ETAPE:
Nombre
de paragraphes

Vie

15

Intégrité physique

31

Disparitions

 2

Entrée/Sortie du pays

10

Détention illégale

 7

Procédures juridiques

 3

Sécurité

 7

Droit au travail

 6

Liberté religieuse

 6

Liberté d'expression

25

Liberté d'association

16

TOTAL

128

 

Cette classification augmente la visibilité dans le sens où il devient facile de voir le domaine (l'étendue, la portée ou le genre) et la distribution (combien de chaque genre?) des violations présumées des droits de l'homme dans les 128 paragraphes numérotés. Nous reviendrons à cet exemple dans ce qui suit, parce que nous pouvons rendre encore plus visible le contenu de ce rapport.

1.2 CREDIBILITE

La visibilité est la première étape vers la crédibilité.

Définition: Crédibilité est défini comme capable d'être cru.

Si des personnes, et en particulier celles qui prennent des décisions, ont des difficultés à comprendre une présentation et n'obtiennent pas une claire image du problème, elles ont tendance à ne pas croire en la présentation. On pourrait alors dire que les auteurs ou les données manquent de crédibilité. Comme nous avons essayé de le montrer dans l'exemple précédent, les statistiques peuvent augmenter la visibilité, ce qui supporte la crédibilité. Comme nous le montrons dans le prochain exemple, on a besoin de bonnes statistiques pour être crédible.

Dans les rapports relatifs aux droits de l'homme, il est souvent nécessaire d'évaluer le nombre de tués, le nombre d'emprisonnés, et ainsi de suite. Vous pouvez sérieusement gâcher votre crédibilité en donnant des chiffres tellement incroyables qu'ils paraissent ridicules. La présence de tels chiffres entame la crédibilité de tout le rapport.

Exemple 1.2

En discutant son étude sur les morts causées par les gouvernements, R.J. Rummel déclare que le chiffre «des grands meurtres de ce siècle totalise 126.424.000 hommes, femmes et enfants...» (2).

Discussion

Pourquoi ce chiffre de 126.400.000 n'est-il pas crédible? Bien que ce chiffre semble avoir été arrondi, il implique une précision injustifiée. Le chiffre des assassinés aurait-il pu être 126.423.00? Ou bien 126.425.000? Le chiffre donné implique que l'auteur sait à 1.000 personnes près sur un total de plus de 126 million combien de personnes ont été tuées pendant le 20e siècle. C'est une précision impliquée de .0008%. Un chiffre plus crédible serait «à peu près 126 millions.» Parce que les lecteurs se méfieront de ce chiffre, l'article perdra de sa crédibilité.

L'auteur lui-même critique l'utilisation de tels chiffres. Mais il argumente que ces chiffres apparemment si précis résultent de calculs complexes et que les arrondis introduisent des erreurs, et il laisse au lecteur la tâche de simplifier les chiffres comme il le désire. Malgré la dénégation de l'auteur, peu de lecteurs croiraient à une précision de .0008% pour ce type d'analyse. Si l'auteur présente des résultats de cette façon, les lecteurs qui connaissent les statistiques auront tendance à ne pas croire ses présentations de chiffres et d'estimations. Perdre sa crédibilité de cette manière peut être un sérieux problème pour le défenseur des droits de l'homme essayant de présenter un cas.

En nous montrant l'étendue possible de l'erreur dans les calculs complexes de l'auteur, les statistiques nous donnent une méthode pour manipuler de telles évaluations sans perdre de crédibilité. Supposons que la marge évaluée d'erreur dans l'exemple précédent soit de plus ou moins 5.000.000. L'affirmation que le total des grands meurtres de ce siècle totalise 126.424.000 plus ou moins 5.000.000 ne pose alors aucune problème de crédibilité. Il est possible d'obtenir des comptes très précis et crédibles, comme le montre l'exemple suivant.

Exemple 1.3

Les archives récemment ouvertes de la police d'Etat tchécoslovaque montrent que le gouvernement tchèque a organisé 17 camps de travaux forcés à l'emplacement de mines d'uranium. Le nombre de prisonniers politiques dans les mines est méticuleusement consigné dans les archives secrètes de la police. Ce chiffre passe de 64 en 1946 (tous des allemands, probablement des nazis) à 5.500 en 1950 (tous des tchèques à cette époque), pour atteindre une pointe de 11.816 en 1953 (3).

 

Discussion

Lorsque vous voyez un chiffre tel que 11.816 dans un rapport relatif aux violations des droits de l'homme, vous avez raison de vérifier la source et la façon dont le chiffre a été déterminé. Dans ce cas-ci, le chiffre provient des dossiers de la police qui, dans des cas passés de violations des droits de l'homme (Allemagne nazi, Cambodge, Brésil, Irak) se sont avérés remarquablement détaillés. Bien sûr, il peut y avoir des erreurs administratives ou secrétariales, mais on peut raisonnablement croire que le chiffre est près de sa valeur réelle.

1.3 COMPREHENSION

Définition: La capacité de faire entrer dans un tout; le pouvoir de rendre une expérience intelligible.

Exemple 1.4

Une junte militaire renversa le gouvernement démocratique élu d'un petit pays. Pendant la période d'autorité militaire, il y eut de nombreuses violations des droits de l'homme, en particulier des disparitions. Lorsque la junte fut destituée, le nouveau gouvernement autorisa des poursuites en justice contre les officiers militaires qui gouvernaient certaines régions et qui étaient les auteurs présumés de ces violations des droits de l'homme.

La défense commune à chaque officier était qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres officiels et qu'il n'était en fait pas plus répressif que d'autres officiers dans une position similaire (4).

Note: Cet exemple est une simplification de deux cas réels. Les chiffres utilisés ci-dessous ne représentent pas les valeurs réelles.

Discussion:

Un groupe de défenseurs des droits de l'homme inquiets que de nombreux auteurs de crime seraient impunis, décidèrent de contester cette défense en mettant en évidence les faits grâce à une analyse des données disponibles, c'est-à-dire en rendant l'expérience intelligible. Il leur fallait démontrer s'il y avait certaines régions où les disparitions avaient été rapportées à un taux sensiblement plus élevé. Si une région avait un taux de disparition plus élevé que la plupart des autres, alors il y avait raison de suspecter que l'officier en charge de cette région encourageait ou tolérait un niveau élevé de disparitions.

Des taux faibles de disparition peuvent résulter d'incidents occasionnels de la part du personnel militaire, mais un taux élevé (comparé à d'autres régions) peut indiquer que l'officier en charge de la disparition a les disparitions comme politique locale.

Si les défenseurs des droits de l'homme peuvent mettre en évidence cette disparité alors l'officier en charge de la région peut être accusé.

Les officiers militaires incriminés étaient chacun responsable d'une région. Les défenseurs des droits de l'homme ont dû d'abord déterminer le nombre de disparitions dans chaque région.

L'étape suivante fut de déterminer une mesure statistique de la sévérité des disparitions dans chaque région. A cette fin, ils utilisèrent le taux de disparition. C'est le rapport du nombre de disparitions sur le nombre différent de personnes «à risque» dans chaque région. En règle générale, les personnes de 14 à 24 ans étaient les seules à disparaître et étaient donc considérées comme «à risque». Le nombre de personnes dans cette tranche d'âge fut obtenu auprès du bureau de recensement de la région. Le taux de disparition est nécessaire puisque chaque région a un nombre de personnes «à risque» qui est différent. Pour trouver le taux dans cet exemple, ils divisèrent le nombre de disparitions dans la région par le nombre de personnes «à risque» dans cette région. Après avoir obtenu le taux pour chaque région, ils le comparèrent avec ceux des autres régions. Si les officiers de chaque région n'avaient pas pour politique les disparitions et ne faisaient pas monter le taux de disparition dans leur région, alors toutes les régions auraient à peu près le même taux faible de disparition. Dans ce cas, on peut espérer trouver un exemple comme celui qui suit.

MODELE DE DISPARITIONS PAR REGION

(Régions I à VI)


Région

Nombre de
Disparitions

Nombre
«à risque»
**

Taux de
Disparition

 

A

B

A/B

I

 36

 4.000

0.9%*

II

 77

10.000

0.8% 

III

 45

 4.500

1.0%  

IV

153

17.000

0.9%  

V

 11

   950

1.2%  

VI

 20

 2.500

0.8%  

 

* Pour le taux de la région I, divisez le nombre de disparus, 36, par le nombre de personnes «à risque», 4.000 pour obtenir .009. Puis multipliez .009 par 100 pour obtenir le pourcentage, 0.9%.

36/4.000 = .009 fois 100 = 0.9%

** Nombre de personnes entre 14 et 24 ans.

Si le tableau ci-dessus est le résultat de ces calculs, alors vous n'avez aucune preuve statistique qui vous permette de suspecter que certains officiers étaient plus répressifs que d'autres. En effet, le tableau montre que les taux de disparition de chaque région sont tous à peu près de la même valeur. Les taux varient entre 0.8% et 1.2%.

Mais supposons que vous ayez la situation suivante:

MODELE DE DISPARITIONS PAR REGION

(Régions I à VI)


Région

Nombre de
Disparitions

Nombre
«à risque» **

Taux de
Disparition

 

A

B

A/B

I

  6

 4.000

0.2%

II

 17

10.000

0.2%

III

165

 4.500

3.7%

IV

 33

17.000

0.2%

V

  3

   950

0.3%

VI

118

 2.500

4.7%

Dans ce cas-ci, vous auriez une preuve convaincante que les officiers des régions III et VI étaient de sérieux auteurs de crime car leur taux de 3.7% et 4.7% sont très élevés par rapport aux autres. La présentation de ces données et leur analyse montrent clairement les taux plus élevés dans ces deux régions.

Note: Il est très important que les disparitions apportées dans le tableau soient attribuables à des causes militaires. S'il y a d'autres raisons plausibles de disparitions, alors l'officier militaire ne pourrait pas être tenu responsable.

Avec notre présentation claire des données disponibles, nous avons facilité la compréhension de la situation et nous avons pu faire une analyse statistique.

SOMMAIRE DES PRINCIPES

1. La visibilité vous permet, à vous et aux autres, de voir l'essentiel d'une situation.

2. La crédibilité est la confiance que vous gagnez quand vous avez la visibilité et quand votre analyse est valide.

3. La compréhension vient par l'utilisation de méthodes statistiques simples et effectives que vous pouvez facilement maîtriser.

REFERENCES

1.United Nations. Report of the situation of human rights in Cuba prepared by Mr. Rafael Rivas Posada, Special Representative of the Secretary-General, in accordance with the mandate given him by Commission resolution 1991/68. Economic and Social Council, Commission on Human Rights: E/CN.4/1992/27. New York, 1992.

2.Rummel, R. J. The Hell state. Cambodia under Khmer Rouge, draft chapter, 1991.

3.Proctor, R. the Oberronthenbach Catastrophe, Science, 259:1676-6 (1993).

INTRODUCTION AUX EXERCICES

J'entends et j'oublie.

Je vois et je me souviens.

Je fais et je comprends.

Proverbe chinois

Les exercices pour les chapitres 1 à 9 ne sont pas formels et ne seront pas notés. Ils sont un moyen pour vous de tester vos connaissances du sujet et d'acquérir une meilleure compréhension. Dans plusieurs exercices, il n'y a pas qu'une seule bonne réponse; plusieurs réponses différentes peuvent être acceptables.

* Nous vous encourageons à faire les exercices après lecture de chaque chapitre.

* N'hésitez pas à relire le chapitre si vous avez des difficultés avec les exercices.

* Nous vous encourageons à faire le travail avec d'autres; vos connaissances et les leurs seront enrichies par les efforts et les suggestions du groupe.

* Traitez ces exercices comme des situations réelles; l'attention que vous leur prêtez vous servira lors d'un événement véritable.

EXERCICES DU CHAPITRE 1

1.1 Ce qui suit est un extrait d'un rapport rédigé par une équipe qui a visité une région touchée par une guerre régionale (les noms qui pourraient être identifiés ont été omis):

Le directeur du ministère des Services publics du pays a permis l'accès non supervisé à toutes les centrales électriques du pays. L'équipe a pu visiter 11 centrales électriques et 10 stations secondaires dans toutes les provinces. L'équipe a utilisé un questionnaire standard pour interroger les directeurs de centrales, les ingénieurs, et les gardiens. Les membres de l'équipe se présentaient aux usines sans préavis et interrogeaient d'abord les cadres supérieurs. Les membres de l'équipe ont ensuite fait le tour de la centrale et ont questionné séparément les ingénieurs et les techniciens. Ils ont aussi pris des photos pour documenter l'étendue des dommages.

Les informations provenant d'une seule source d'information n'ont à aucun moment été acceptées comme crédibles. Les comptes rendus faits par les employés des centrales concernant la distribution de l'électricité ont aussi été vérifiés par des visites faites dans des logements choisis au hasard.

Commentez sur les différents aspects de cette présentation:

1. Visibilité

2. Crédibilité

1.2 Dans un article sur le génocide, un auteur utilise deux approches pour montrer le nombre estimé de morts:

Première Approche

Seconde Approche

10(3) = mille à neuf mille

entre 1.000 et 9.900

10(4) = dix mille à quatre vingt dix mille

entre 10.000 et 99.000

10(5) = cent mille à neuf cent mille

entre 100.000 et 999.000

10(6) = plus d'un million

plus que 1.000.000

1. Quelle présentation, d'après vous, donne la plus grande visibilité?

Il ya une erreur logique dans les deux présentations. Elle est relative aux nombres.

2. Pouvez-vous la trouver?

3. Selon vous, de quelle façon cela affectera-t-il la crédibilité?

4. Comment présenteriez-vous vos estimations des morts d'un génocide?

1.3. Le Produit national brut par habitant (PNB) et l'espérance de vie en 1984 de cinq pays étaient: Sri Lanka, $360, 70; République d'Afrique du Sud, $2340, 54; Brésil, $1720, 64; Chine, $310, 69; Mexique, $2040, 54. (Notez que ces données ont été choisies pour l'exercice et ne représentent pas la relation entre le PNB et l'espérance de vie dans le monde.)

1. Donnez à ces données de la visibilité en faisant une liste du PNB par habitant et de l'espérance de vie pour chaque pays.

2. Quelle relation inhabituelle observez-vous lorsque vous comparez le PNB par habitant avec l'espérance de vie?

3. Quelle peut être l'explication de cette relation inhabituelle?




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